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13 décembre, 2009

La légende de St. Emiland

Classé dans : — Antoine RUIZ @ 0:06

Jusqu’au seizième siècle la légende de saint Êmiland n’est connue que par la tradition répétée  d’âge en âge et de bouche en bouche, sans être appuyée par aucun docu­ment écrit ni soutenue par aucune formule liturgique : légende toute locale, éclose à l’ombre d’un tombeau et conservant le souvenir d’un évêque guerrier, arrivant du fond de la Bretagne, avec une armée, pour combattre les Sarrasins, rencontrant ceux-ci à Saint-Jean-de-Luze, près d’Autun, succombant en ce lieu après un sanglant combat et inhumé, avec ses compagnons, dans des cercueils de pierre, tombés du ciel, pour servir à la sépulture des vic­times, et qu’on voyait en grand nombre sur le théâtre pré­sumé de cette rencontre. 

Pendant de longs siècles tout s’était ainsi borné à la pré­sence d’un tombeau, objet de la vénération des habitants du voisinage et à la vague croyance qui s’était formée à l’entour. Dans celle-ci même, il semble qu’il y ait moins l’écho d’une légende pieuse que les débris de quelque chanson de geste, du temps de Charles Martel ou de Charlemagne. En cherchant clans le cycle de nos épopées nationales, on trouverait sans doute la trace de quelques- uns de ces évêques batailleurs, comme il en existait tant alors, et dont les hauts faits auront servi de justification au grand nombre des cercueils de pierre qu’on rencontrait si abondamment sur le plateau de Saint-Jean-de-Luze. 

L’autorité religieuse semble ne s’être ralliée que très tardivement au culte de saint Émiland. Ni le martyrologe d’Autun, du treizième siècle, ni les missels manuscrits du rite éduen, ni les calendriers placés au commencement de ces mêmes missels, ni les missels imprimés en 1493, 1505, 1518, 1530 1 ne prononcent son nom. Mais bientôt l’histoire survint, avec sa curiosité de tout savoir et de tout expliquer, son goût de précision et de contours arrêtés, sa tendance à la fois au doute et à la crédulité. Jusqu’alors le culte de saint Émiland n’était pas sorti des suffrages popu­laires. Il allait bientôt obtenir ceux (les savants. Quel était cet évêque ? D’où venait-il? Qu’avait-il fait ? Il fallait, à tout prix, répondre à toutes ces questions. Assurément, on ne pouvait venir de si loin sans avoir accompli des oeuvres extraordinaires, et sur le thème léger, que nous avons fait connaître, l’histoire telle qu’on la comprenait alors, devait bientôt élever tout un monument. Suivons l’opéra­tion Sous l’épiscopat de Jacques Hurault, 1512-1546, une con­frérie est érigée sous le patronage de saint Émiland ; le village change son vieux nom de Saint-Jean-de-Luze 2, qui figure encore dans les pouillés du quinzième siècle, en celui (le Saint-Émiland, plus conforme à l’hagiographie en cours d’établissement ; une fête, fixée au dimanche qui suit la Saint-Jean-Baptiste, ancien patron du lieu, est instituée en son honneur ; enfin, le missel imprimé en 1556, entraîné 

1. Le missel de 1530 ne nous est connu que par l’unique exemplaire conservé à la Bibliothèque d’Auxerre. Pas plus que ses devanciers, il ne contient aucune oraison, De sancto Aemiliano, ainsi que le bibliothécaire, M. Charles Porée, s’en est assuré sur notre demande. 

2. La forèt voisine a conservé son vieux nom de Pierre-Luzière, qui rappelle celui que la paroisse portait autrefois. 

dans le courant, ouvre ses colonnes au nouveau culte et lui donne la consécration officielle par l’insertion de trois oraisons d’une messe De sancto Aemiliano. De ces trois orai­sons, nous retiendrons seulement la collecte qui nous initie à quelques-unes des spécialités curatives attribuées au saint évêque : 

Omnipotens sempiterne Deus, qui deprecantium voces benignus exaudis : majestatem tuam suppliciter exoramus, ut sicut in honore gloriosi episcopi et martyris tui Aemiliani fades fuit exaltata, ita ejus intercessione hostes nostros visibiles et invisibiles, ne nobis nocere valeant, separari concedas et ab infirmitatibus capitis et ruptionis ventris sanari nos facias. Il est à remarquer que cette collecte, encore discrète, n’attribue aucun siège épiscopal à saint Émiland. Mais on ne devait pas s’arrêter en si beau chemin. En 1592, un office complet, avec premières et secondes vêpres, matines à trois nocturnes, laudes, versets, répons et orai­sons, était composé par Étienne Chaffault, basse en l’église cathédrale d’Autun, à la demande d’Edme Baudrand, curé de Saint-Émiland, dont les noms, avec la date, afin que nul n’en ignore, sont inscrits en rubrique dans la lettre majuscule 0, par laquelle commence la première antienne, au début de l’office3. Ainsi l’auteur a reconnu, daté et signé lui-même son oeuvre : habemus con fitentem. Mais cette composition avait donné lieu à des développements qui dépassaient de beaucoup la tradition conservée clans le pays. Sous la plume féconde d’Étienne Chaffault, la légende de saint Émiland s’était précisée et singulièrement accrue. 

L’évêque avait trouvé un siège épiscopal : celui de Nantes. C’était un contemporain de Charlemagne et de Roland, ces héros fameux, eux aussi, des guerres sarrasines, « paulo post triumphum Caroli Magni, Rolandi et aliorum it in eorum gestis apertum est I. » Si nous en croyons son bio­graphe, saint Émiland était un homme d’une beauté par­faite, pulcherrimus aspectu, d’un visage affable, vu ltu ammilus, d’une éloquence persuasive, dulcis eloquio, d’un coeur com­patissant, populo valde compatiens, en un mot aimable au- dessus de toute mesure, sup•amodum amabilis2. Il semble véritablement que l’auteur ait connu, vu et entendu saint Émiland. Celui-ci, ému des souffrances que la présence des Sarrasins imposait aux populations, résolut, comme un autre archevêque Turpin, d’aller combattre ces sauvages ennemis du nom chrétien. Il parcourt la province exhortant chacun à s’associer à sa pieuse entreprise et à prendre la croix, « crucem Domini in frontibus vestris assumite 3. » Avant de se mettre en route, il réunit ses adhérents dans sa cathédrale et, tel un prédécesseur de Pierre l’Ermite, leur adresse une harangue enflammée clans le but de sti­muler leur ardeur. Puis, après avoir célébré la messe et dis­tribué la communion aux fidèles, il part enfin au milieu des sanglots et des larmes des citoyens, des veuves et des orphelins en expectative, « quantus luctus omnium lugen­tium, plangentiumque civium, viduarum, orphanorum­que ! » S’arrachant à cette scène émouvante, le cortège se met en route à la recherche des Sarrasins qu’il finit par trouver occupés à ravager les environs d’Autun. Les citoyens de cette ville illustre l’accueillent avec transport, comme un sauveur venu du ciel à leur secours. Sans tarder, il se lance à la poursuite de l’ennemi, dont, à peu de distance de 

1. Maladie propre aux organes de la femme. 2. Missale insignis ecclesie Eduensis, édit. de 1556, fol. cLxxxiij v°. 

3. Notavitque (Chiffletius), œtatem libri litteris rubeis notatam in circulo majo­ris litter° 0, ulule incipit prima ad primas vesperas antiphona, sed verbis gallicis quœ ad latina reddo : Anno MDCXII, factus sum per D. Stephanum Chaffault, bassum in ecclesia S. Lazari Augustodunensis; fecit autem me fieri D. Edmundus Baldreaudus, curatus Sancti iEmilani. » Acta SS., t. VII, junii, p. 69. 

la ville, il rencontre l’armée composée de vingt mille cava­liers et d’un nombre de fantassins trop considérable pour être supputé, tous commandés par deux vaillants capitaines, du nom, peu arabe cependant, d’Eustragius et de Nymphœus : noms qui excitent un peu la surprise des prudents auteurs des Acta 1. Le combat s’engage ; Eustragius est tué avec cinq ou six mille de ses compagnons ; le reste fuit en déroute dans la direction de Saint-Jean-de-Luze, où Nymphœus, qui pillait du côté de Chalon, se rend aussitôt au secours de l’armée vaincue. Là, nouveau combat dans lequel le vaillant évêque succombe avec un grand nombre des siens. Mais l’auteur, atteint déjà par le scepticisme du siècle, ne souffle mot des cercueils de pierre, tombés du ciel pour servir à la sépulture des victimes et dont le placement lui paraissait sans doute difficile. Il termine son récit par un édifiant discours, qu’avant d’expirer, saint Émiland adresse à ses compagnons pour les exhorter à accepter la mort avec résignation. Puis, après cette légende, partagée en plusieurs leçons pour les besoins de l’office, il entonne un répons pour lequel il a fait de moindres frais d’imagina­tion et qui n’est autre, en effet, que le beau et célèbre répons de la fête de saint Lazare, dans lequel le nom d’Émilien a été simplement substitué à celui du destinataire pri­mitif : 

Quam felix es Gallia, quam inclyta urbs Edua, dum excipis exi­mium, amicum Dei Aemilianum, incomparabilem thesaurum, inter cunctas opes tibi per commodum : hic te dQfendet ab omnibus adversitatibus propriis meritis et conferet plurima beneficiorum prtemia. 2 

I. « Nolim respondere de his nominibus necdum alibi repertis. » Id., p. 72. 

2. Au répons (le saint Lazare, l’auteur a ajouté : « In cujus exceptione pange Christo lauclem animo et corde, cujus patrociniis illustraberis continuis miraculo­rum signis. » Acta SS., t. VII de juin, p. 70. Cette addition est elle-même empruntée à l’office de la Révélace du corps de saint Lazare à laquelle les mots in cujus exceptione s’appliquent bien mieux qu’à saint Émiland, dont les reliques avaient toujours reposé au même lieu, sans avoir été l’objet d’aucune translation. 

L’office se termine par la collecte suivante qui prouve qu’en même temps que la légende, les spécialités cura­tives attribuées à saint Émiland, s’étaient elles-mêmes notablement accrues : Omnipotens sempiterne Deus, qui beneficiis beati Aemiliani, martyris tui atque pontificis Nannetensis, herniosis, ruptis, cal­culosis et diversis infirmitatibus sanitatem concedis , familiam nostram, quœsumus, Domine, respicere digneris, ut quicumque ejus imploraverint auxilium, puritatem mentis et corporis se impc­trasse sentiant et lœtentur. 

Telle est l’oeuvre d’Étienne Chaffault, qui fut traduite en français et imprimée en 1607, et, de nouveau, en 1634, par Blaise Simonnot, imprimeur à Autun, avec l’approbation du vicaire général, Antoine de Ganay 2. Mais le traducteur ne se fit pas faute d’amplifier encore l’oeuvre de son modèle. C’est ainsi qu’il ne fait pas livrer moins de quatre combats à saint Émiland : l’un, en amont d’Autun, à Saint-Forgeot ; le second, sur le flanc de la ville, à Saint-Pierre-de-Les­trier ; le troisième, clans la Creuse d’Auxy; le dernier enfin, à Saint-Jean-de-Luze, et dans lequel le saint évêque trouva la mort. 

C’est l’oeuvre, composée en 1592, que le Père Chifflet ramassa dans ses voyages et qu’il transmit aux auteurs (les Acta SS., qui l’insérèrent au 25 juin, avec cette loyale indi­cation de source : « Lectiones officii ex manuscripto codice ipsius ecclesia3. » Ce « codex manuscriptus » n’était autre que l’oeuvre même d’Étienne Chaffault, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Dans sa forme, cette légende, en dehors de ce qu’elle a emprunté à la tradition locale, est pure rhétorique. Elle est en contradiction avec les événements les plus authen­tiques de l’histoire. Ce n’est pas, en effet, à l’époque deCharlemagne, mais au temps .de Charles Martel, que la région d’Autun fut ravagée par les Sarrasins : en 725, sui­vant la chronique de Moissac 1, en 731, si nous en croyons celle de Bèze 2. La ville ne fut pas sauvée par saint Émiland, puisqu’un diplôme de 843 nous apprend, au contraire, qu’elle fut pillée, incendiée et dépeuplée par les Sar­rasins. 3 

Toute cette littérature était restée à peu près ignorée des habitants du pays, qui s’en tenaient à la leçon qu’ils avaient apprise de leurs pères et qu’ils répétaient sans aucun changement. C’est cette leçon que Mabillon lui- même, passant à Saint-Émiland à son retour d’Italie, en 1682, surpris de la quantité de cercueils de pierre qu’on apercevait à fleur de sol, recueillit de la bouche des habi­tants qu’il avait interrogés à ce sujet : « Ayant quitté Couches, dit-il, nous arrivâmes au village de Saint-Émiland, à l’en­trée duquel nous rencontrâmes un cimetière et, au milieu, un petit oratoire entouré de grandes et innombrables tombes en pierres, dont le couvercle, également de pierre, sortait de terre. Étonnés par la singularité du fait, nous interrogeâmes aussitôt des paysans qui nous dirent que le patron de ce lieu était saint Milan, — c’est ainsi qu’ils le nomment, — et que ces cercueils étaient tombés du ciel par la protection de leur seigneur Milan pour la sépulture des chrétiens tués en cet endroit par les Sarrasins. Ayant reçu cette réponse, nous entrâmes dans l’oratoire et nous y vîmes l’image d’un évêque revêtu d’une cuirasse. »

1. Anno DCCXX V, Sarraceni Augustodunensem civitatem destruxerunt tertia feria IX kalendas septembris, thesaurumque civitatis illius capientes cum prœda magna Spaniœ redeunt. Citron. Moissiac. 2. Tertia vice devastatum est monasterium a Sarracenis, quando Augustidunum civitatem destruxerunt, anno ab incarnatione Domini DCCXXXI. Citron. Besuac. 

3. Qualiter olim a perfidis Sarracenis prœfata urbs depopulata fuisset, et selles matris ecclesiœ quœ est constructa in honore sancti Nazarii martyris igne concre­mata fuisset et omnia instrumenta chartarum in eodem incendio exusta. Cart. de l’Église d’Autun, t. I, p. 4G. 4. lier Burgunclicum, clans Œuvres posthumes de Mabillon. 

Insuffisamment renseigné par cette érudition sommaire, le savant bénédictin se rendit près du curé du lieu, qui, déjà un peu frotté de la littérature courante, ajouta quel­ques développements à la réponse de ses paroissiens : « Il nous raconta, ajoute Mabillon, qu’on croyait que saint Émilien était un évêque de Nantes qui, poursuivant les Sarrasins, avec une armée de chrétiens, vint jusque-là, et qu’ayant engagé le combat il perdit un grand nombre des siens qui furent inhumés sur le lieu avec saint Émilien lui-même, dans des cercueils de pierre envoyés du ciel. Il ajoute qu’il tenait cela de la tradition et qu’il n’en savait pas davantage. Il dit ensuite que les reliques de saint Émi­lien étaient en grande vénération parmi les populations des environs, et que sa fête, qui tombe chaque année le dimanche après la Saint-Jean, était célébrée avec un très grand concours de peuple, et que le nom de saint Émilien avait été donné à ce lieu, autrefois appelé Saint-Jean-de­Luze. Ayant ainsi parlé, il nous conduisit dans l’église et exposa le chef de saint Émilien à notre vénération. Il nous dit qu’on voyait encore à Saint-Pierre-l’Étrier un grand nombre de sarcophages semblables 1. Après avoir remercié le recteur, nous poursuivîmes notre route, discutant entre nous ce que pouvaient être ces sépultures et cette histoire de saint Émilien. Cet Émilien est certainement le martyr d’Autun dont il est fait mention dans le martyrologe de Gel­lone, et là est son tombeau. 2 » 

Cet Émilien, dont Mabillon s’était souvenu en cours de route et dans lequel il croit reconnaître le saint honoré à Saint-Émiland, est ainsi mentionné dans le martyrologe de Gellone : « XI kal. septembris, Augustiduno, Medardi, 

1. C’est sans doute la présence des nombreux cercueils de pierre, qui se trou­vaient au cimetière de Sain t-Pierre-Lestrier, qui a donné lieu à la supposition d’un combat en ce lieu, rapportée dans l’opuscule imprimé en 1634, comme à Sain t­Jean-de-Luze. 2. Iter Burgundicum, dans Œuvres posthumes de Mabillon. 

Emiliani, Symphoriani martyrum 1. » Mais Augustiduno s’ap­plique uniquement au célèbre martyr saint Symphorien, dont l’Église d’Autun célèbre en effet la fête au 22 août, et non aux deux autres qui lui sont étrangers, aussi bien Émilien que le seul Médard connu, saint Médard, évêque de Noyon, dont la fête est célébrée au 8 juin, et qui n’est, nulle part, qualifié de martyr. Nous en dirons autant du martyrologe de l’Église de Salins, réplique tronquée du précédent : « XI kal. septem­bris, in Galliis, civitate Augustiduno, natalis sanctorum Medardi et iEmiliani cum filiis suis octo2. » Si ce texte omet saint Symphorien, qui est l’unique cause du mot Augustiduno, en revanche il octroie libéralement huit fils à saint Émilien, dont cet accroissement de famille ne con­tribue que faiblement à éclaircir l’histoire. 

On peut ajouter en outre que si cet Émilien, inscrit dans ces deux martyrologes au 22 août, était l’Émilien de notre légende, on n’aurait pas placé la fête de celui-ci au dimanche qui suit la Saint-Jean-Baptiste, sans aucun souci de lien du 22 août. Cette date a été choisie et adoptée de pré­férence à toute autre parce qu’elle coïncidait avec celle de la fête de l’ancien patron du lieu. Notons enfin que les prudents auteurs des Acta 55. n’ont fait aucun rapproche­ment entre notre Émilien, dont ils reproduisaient, d’après le P. Chifflet, la légende au 25 juin, et l’Émilien mentionné au 22 août dans les martyrologes de Salins et de Gellone. Cependant, à l’appui de ces deux textes, on peut faire valoir que le XI des calendes de septembre est précisément la date à laquelle la chronique de Moissac place la prise d’Autun par les Sarrasins, et qu’il y a là, avec l’Émilien du même jour, une coïncidence dont il faut tenir compte. Mais deux martyrologes seulement, qui citent cet Émilien de 

Fortune, quand tant d’autres, plus autorisés, se taisent, quand Usuard, si informé de l’hagiographie autunoise, ne souffle mot, c’est bien peu. Ces textes étrangers, en si petit nombre, ne peuvent prévaloir contre le silence des documents éduens. Il est également à remarquer quo saint Émilien n’est inscrit sur aucun des anciens catalogues des évêques de Nantes!. Il n’est donc pas venu de Nantes à Autun, comme le dit la légende rédigée en 1592, mais d’Autun à Nantes où il a été recueilli par les récents historiens de cette Église, d’après l’oeuvre d’Étienne Chaffault 2. Si le silence des catalogues nantais ne ruine pas complètement les détails trop précis apportés à la légende de saint Émilien, il les affaiblit au moins beaucoup. 

La tradition relative à saint Émilien n’est pas restreinte à la seule paroisse de Saint-Émiland. On la rencontre encore ailleurs, diffuse et dans son état de fluidité primi­tive, avant qu’elle ait été rendue concrète par la fausse érudition. C’est ainsi qu’on la trouve aussi à Saint-Vallier, qui appartient à la même région 3. Ici nous retombons en pleine chanson de geste, sans aucun mélange d’additions postérieures. La tradition locale rapporte qu’au cours de sa poursuite des Sarrasins, saint Émiland s’était endormi sur une grosse pierre de 7 mètres de long sur 1 mètre de large et autant d’épaisseur, dite (la Pille au Bonhomme’}, qui gisait à fleur de terre, près d’une ancienne chapelle de 

1. Au 16 juin, Usuard inscrit un saint Similien, évêque de Nantes et confesseur.• Nous ne savons si c’est cette similitude de nom qui a déterminé l’auteur de la légende à placer son héros sur le siège de Nantes. 2. Par les historiens Travers, Tresvaux et en dernier lieu par l’abbé Cahour, qui a consacré tout un volume à. défendre cette légende, sans pouvoir alléguer autre chose que rceuvre de Chaffault. 

3. Canton de Montceau-les-Mines (S.-et-L.). 4. Cette pierre fut brisée en 1850, et ses débris, dit-on, furent transportés au Creusot, au grand courroux d’une femme du voisinage, qui se plaignait qu’on ait détruit la pierre de saint Émiland. 

Saint-Boil 1, autour de laquelle on mit au jour, en 1825, un grand nombre de cercueils de pierre, dont l’un d’eux con­tenait, dit-on, un grand couteau de jade 2. Tout en dor­mant profondément, comme il sied à un guerrier fatigué, saint Émiland avait à ses côtés son cheval qui, lui, veillait. A l’aube, celui-ci, pressentant l’arrivée des Sarrasins et dans le but de réveiller son maître, se mit à frapper de son pied une pierre voisine sur laquelle demeura l’empreinte d’un fer à cheval. Enfourchant aussitôt sa monture, saint Émiland se lança à la recherche de l’ennemi. C’est dans la région même, dite des Bois-Francs, qu’aurait été livrée la bataille au cours de laquelle saint Émiland succomba sous les coups de l’ennemi. Son cheval l’aurait ensuite emporté jusqu’à Saint-Jean-de-Luze, où le saint fut inhumé. 

Un mémoire de 1621 nous apprend que « le droit de propriété des bois a été baillé aux Francs par le duc de Bourgogne, à raison d’une bataille qui fut faite contre les Sarrasins à l’étendue des Bois-Francs, et dont il y a une chapelle fondée au détroit desdits Bois-Francs, appelée chapelle de Saint-Boil. Cette donation fut faite à cause des oppressions supportées à la dite bataille, et il n’est mémoire du commencement ni de la fin..» C’est ainsi que sur la tradition d’une bataille se greffait la légende d’une dona­tion dont le titre original n’a jamais été produit et qui a donné lieu à de grands débats entre les habitants et les seigneurs voisins. Mais faire dériver une donation d’un événement accompli trois ou quatre siècles auparavant, c’est attribuer aux princes une reconnaissance qui est rare­ment, à ce point, clans leurs habitudes. Ce qui est certain, c’est que, de toute ancienneté, la pierre sur laquelle saint Émiland avait reposé, dite la Pille 

I. Saint-Boil, commune de Saint-Vallier. 

2. Nous devons ces renseignements à Mn » la comtesse Roger de Barbentane, qui apporte autant d’intéret que de compétence à l’histoire de son beau château du Plessis et de la région voisine. 

au Bonhomme, était un lieu destiné à l’exercice de la justice 1, comme le rapporte encore le même mémoire : « Depuis la plus haute antiquité, pour toutes les affaires concernant les Bois-Francs, la justice se rendait à Saint-Vallier, dans le jardin des Ravaux, sur une pierre appelée la Pille au Bonhomme. » Nous trouvons encore, à la date du 12 juin 1609: « Jours de justice tenus au lieu de Saint-Vallier, au devant des murs et maisons où est une pille de pierre, appelée la Pille au Bonhomme. » Ce nom lui était sans doute donné soit en souvenir du saint qui, suivant la tra­dition, s’était reposé en ce lieu, soit en mémoire des prudhommes, Boni homines qui participaient à la tenue du mallus publicus. Quant aux cercueils de pierre qu’on rencontre avec tant d’abondance dans toute la région, à Autun, à Brandon 2, à Saint-Pierre-de-Varennes, à Saint-Vallier, aussi bien qu’à Saint-Émiland, ils étaient non tombés du ciel, comme le dit la poétique légende, mais sortis du fond des carrières d’arkose dont les blocs se prêtent si bien à la fabrication des sarcophages. Beaucoup de ces cercueils, inemployés et attendant l’acheteur, étaient restés sur place, en entrepôt, le long de la voie cl’Agrippa qui traverse la région 3. Leur présence, en si grand nombre, fut attribuée à un miracle et rattachée à la légende de saint Émiland. Mais, on en conviendra, en fait de miracle, il eût été plus avantageux pour les vaillants guerriers d’obtenir la victoire plutôt que des cercueils. 

De tout ce qui précède, que faut-il retenir? Avec certi­tude, la présence des Sarrasins qui ravagèrent la région d’Autun en 725 ou 731; avec circonspection, l’arrivée d’un 

1. Les actes de justice étaient souvent passés près d’une grosse pierre. Un acte de 1169-1178 est passé à Vergy, a inter saxa ante aulam meam menentia. » Cari. de l’Église d’Autun, t. I, p. 102. 2. V. Mémoires de la Société Éduenne, t. XXXIV, p. 389. 

3. Ces carrières sont encore exploitées de nos jours, mais, au lieu de cercueils, on en tire des pavés pour le pavage des villes. 

évêque guerrier qui leur livre bataille, comme Gozlin, évêque de Paris, devait plus tard combattre contre les Nor­mands, mais qui, moins heureux que son collègue parisien, succomba dans la lutte. Recueillie par des mains pieuses, la légende se perpétua au cours des siècles jusqu’à ce que, sous la pression populaire, elle se soit imposée à l’Église elle-même qui l’adopte par une indulgente adhésion au voeu public. Si l’on veut quelque chose de plus, il faut le chercher ailleurs que dans les amplifications du seizième siècle et le demander aux chansons de geste, si prolixes au sujet des guerres sarrasines de Charles Martel et de Charlemagne. Peut-être rencontrera-t-on là la clé du mystère. En atten­dant, il vaut mieux laisser saint Émiland planer dans son nuage chevaleresque, plutôt que de le faire descendre sur terre et de le mettre à la question, sans aucune espé­rance actuelle de résoudre le problème qui le concerne. En voulant soumettre les choses à une analyse trop rigou­reuse et surtout en leur imposant des développements excessifs et des ornements d’emprunt, on risque de leur enlever le léger arôme de vérité qu’elles peuvent contenir ; en cherchant surtout à leur donner une précision absolue, on aboutit à une mixture funeste qui donne beau jeu à la critique. Ne leurs demandons pas plus qu’elles ne peu­vent donner. Mais ne méprisons rien. Chacune à son prix. 

Que la légende de saint Émiland appartienne au cycle de Charles Martel ou à celui de Charlemagne, quelque part de vérité ou de fiction qu’elle contienne, l’histoire de cet évêque breton, accourant des rives de l’Océan au secours de ses frères bourguignons, ne renferme pas moins un enseignement : celui de la solidarité, qui, longtemps avant la fusion des races, unissait déjà tous les peuples chré­tiens dans une pensée de défense commune, les dressait instinctivement contre l’ennemi héréditaire, la race sarrasine, venue d’Espagne, contre la gens perfide et les poussait à former cette chrétienté dont la devise, Xristiana Religio, allait bientôt s’inscrire sur la monnaie carolingienne et se répandre partout avec elle au chant de cette belle strophe de l’hymne attribué à Raban Maur : 

Auferte gentem perfidam Credentium de finibus, Ut unus omnes unicum Ovile nos pastor regat. 2 Un seul pasteur, un seul bercail, tel était alors le cri qui s’échappait de toutes les âmes, encore hantées par le souvenir de l’unité romaine que l’empire de Charlemagne 

parut, un instant, en voie de restituer à la terre chrétienne. Cette aspiration avait eu l’effet passager d’établir entre les nations un lien qui aurait pu les sauver si elles ne l’eussent elles-mêmes brisé. 

I. Gens perfide s’applique aux Sarrasins, ainsi désignés clans le diplôme de 843, cité plus haut, et qui est précisément contemporain de Raban. V, plus haut, p. 87, note 1. 

2. Dans la pensée du poète, l’usus pas/or et l’unicurn ovile s’appliquent à l’em­pereur et à l’empire plutôt qu’au pape et à l’Église, comme l’indique l’allusion à la gens perfide que le bras de l’empereur a seul la puissance de refouler. 

A. DE CHARMASSE 

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